L'Ange de la Mort
Connaissons-nous vraiment la condition de bourreau ?

Je me suis récemment plongée dans Innocent, le manga fascinant de Shin'ichi Sakamoto. L'oeuvre suit la jeunesse de Charles-Henri Sanson, le célèbre exécuteur aux 3 000 exécutions sous la Terreur. Même si l'auteur prend de grandes libertés scénaristiques avec la réalité historique, la beauté des graphismes et la noirceur du sujet m'ont donné envie de creuser les faits.

Qu'était réellement la vie d'un bourreau en France ?


Voici ce qu'est un bourreau, une personne qui doit abattre la justice de façon violente et marquante.
Cependant, être bourreau n'est pas quelque chose d'aisé ! En effet, il faut savoir que dans un premier temps, on devient bourreau par obligation ou en cas d'absolue nécessité. Durant l'époque médiévale, on fait appel aux bouchers mais aussi aux anciens criminels qui, en prenant la fonction de bourreau obtiennent le pardon.
Le problème, c'est que c'est une fonction infamante. On n'en veut pas ! On ne veut pas devenir bourreau. Donc il est compliqué de trouver des personnes qui veulent, de leur plein gré, devenir exécuteur.
Dans notre histoire, les bourreaux n'arrivent que tardivement, durant le Moyen Âge, pendant le XIIIème siècle avec la centralisation des pouvoirs et la création d'un organe justicier (probablement durant le règne de Philippe Auguste pour la France car c'est sous son règne qu'il y a une centralisation des pouvoirs à Paris, et plus précisément au Palais de la Cité, aujourd'hui le Palais de Justice de Paris).
Auparavant, les vengeances et justices privées étaient prédominantes. Avec l'apparition d'une profession spécialisée, on voit l'apparition aussi d'une structuration, d'une ritualisation de la mise à mort (qui en réalité étaient rares).
C'est un METIER qui va être réglementé et codifié, qui sera pratiqué par une seule personne, mettant fin alors à la vengeance et la justice privée. Le bourreau devient alors une aide nécessaire à la justice. Il est nécessaire car il est la manifestation de cette centralisation du pouvoir mais aussi de la volonté de pacifier la société.
Les sentences étant données en public, on a pour volonté de marquer les esprits autant pour le criminel que pour le spectateur ou la personne qu'il croisera dans sa vie, pour rappeler à quiconque posera ses yeux sur lui ce qui l'attend si elle devient un criminel également.
Le bourreau pratiquait la mutilation physique ainsi que les mises à mort.
70% des mises à mort à Paris étaient pratiquées par pendaison. Cependant, comme je l'ai déjà souligné, les mises à mort étaient en réalité rares, contrairement à ce que les films veulent nous faire croire. Bien entendu, il y a eu des périodes sanglantes et mortelles, mais en dehors, les mises à mort n'étaient pas systématiques. On préférait s'en prendre au bien des personnes ou alors pratiquer le bannissement ou le châtiment corporel, comme la flagellation, qui était la plus employée.
Les exécutions par décapitation ne se faisaient que pour les nobles et à l'épée, en France. La hache est principalement utilisée en Angleterre (cette arme n'était pas assez noble pour les têtes françaises !).

Le bourreau était considéré comme un paria. Il devait vivre à l'extérieur des villes, on nettoyait toujours derrière lui, comme pour conjurer un sort, on lui marquait son pain et on le mettait à part justement pour qu'il ne touche pas les autres denrées, pour éviter qu'elles ne pourrissent (ils étaient quand même exemptés de certains impôts et avaient droit d'havage, c'est-à-dire que toutes les denrées tenant dans leurs mains étaient gratuites. Et comme ils avaient des mains puissantes, elles avaient une certaine taille qui leur permettait d'avoir de bonnes réserves). Pour rester avec le pain, une vieille superstition continue à être très présente en France, c'est celle du pain retourné. Dans ma famille, on ne met jamais le pain à l'envers, car c'était aussi une marque de distinction pour le bourreau.
Malheureusement, toute personne s'engageant dans l'entourage du bourreau, notamment la bourrelle, la femme de l'exécuteur (la bourrelle était aussi une femme qui administrait les châtiments corporels aux femmes. Cependant elles étaient rares), devait vivre recluse avec son mari ainsi qu'avec leurs enfants. Ces derniers étaient écartés de la vie sociale. De ce fait, de grandes dynasties de bourreaux vont naître puisque les enfants ne peuvent pas aller à l'école et apprendre d'autres métiers, comme l'une des plus célèbres de France, la famille Sanson, bourreaux de père en fils, dont le point d'orgue est mené par Charles-Henri Sanson avec ses plus de 3 000 exécutions car il officiait durant la Révolution et la Terreur (2 498 exécutions seulement pour cette période pour Sanson). C'est lui qui actionna la guillotine qui emporta Louis XVI. Charles-Henri était, en secret, un fervent défenseur de l'abolition de la peine de mort. Il a toujours eu une révulsion pour ce métier, mais il ne pouvait rien faire d'autre, il a pris la suite de son père.
Ce qu'il faut savoir sur les Sanson, c'est qu'ils descendent de la plus ancienne famille d'exécuteurs ! Les Jouënne. Le premier d'entre eux, Nicolas Johannes, est mentionné en 1202, en Normandie. Comment les Sanson descendent de cette famille ? C'est le premier, Charles-Louis Sanson qui tombe éperdument amoureux de Marguerite Jouënne, fille de Pierre Jouënne, exécuteur de Rouen. A la mort de sa femme, il se rendra alors à Paris pour exercer ses offices et où il trouvera une seconde épouse. On l'appelle même Charles Sanson Ier.

Malgré cette réputation assez sombre, les bourreaux ont tout de même permis de faire des avancées dans la médecine dès le Moyen Âge, car ils fournissaient, dès le début du XIVème siècle, les universités de médecine comme celles de Montpellier ou Bologne afin qu'elles puissent réaliser des dissections anatomiques officielles.
Le bourreau, de par sa pratique quotidienne, avait un savoir médical afin de pratiquer la torture judiciaire, dit la question, sans tuer le prévenu avant son jugement. Pour donner des châtiments corporels, le bourreau devait parfaitement connaître, également la mécanique du corps humain. A force de déboîter des membres, le bourreau va savoir remettre les os en place. Il devient alors le rebouteux, le guérisseur et le traumatologue du coin (et en plus de cela, il le fait mieux que quiconque).
Malgré sa fonction macabre, on se tournait secrètement vers le bourreau pour se faire soigner (les médecins officiels sont très chers et parfois moins fiables qu'un bourreau dans la pratique des soins). Pour se rémunérer, les bourreaux revendaient alors la graisse humaine, la corde de pendu ou encore le sang de condamnés, alors très prisé dans la médecine du cadavre. Le bourreau prodiguait aussi des soins dans un but d'obtenir un peu de gratitude et de considération de la part de la population (parce que malgré tout, l'égo a quand même un peu besoin de ça... ce sont aussi des humains).

La famille Sanson est sûrement LA dynastie de bourreaux la plus connue de France. Ses membres ont mis à mort de célèbres personnages dont Cartouche, Robert-François Damiens, le chevalier de la Barre, Louis XVI ou encore Marie-Antoinette.
La fonction de bourreau ne cessa de se modifier. Durant la Révolution, le terme "bourreau" est proscrit pour employer "exécuteur". On sait que Charles-Henri Sanson se dispute violemment avec Danton et Robespierre qui continuent à l'appeler "bourreau".

Arrive le XIXème siècle. Les Sanson sont toujours en fonction, jusqu'en 1847. C'est Henri-Clément Sanson qui sera le dernier représentant de la famille dans la fonction d'exécuteur. Déjà, à cette époque, les aides de l'exécuteur s'étaient réduites.
À partir de là, les bourreaux doivent à nouveau cumuler deux métiers pour pouvoir subvenir à leurs besoins, comme au Moyen Âge.
Suite à un décret de 1870, il ne restera plus qu'un bourreau pour tout le territoire national, supprimant la charge dans le reste du pays.
La France connaît sa toute dernière exécution publique à Versailles, en 1939, avec la mise à mort du tueur en série Eugène Weidmann. En raison du voyeurisme et des comportements scandaleux de la foule, un décret sera publié, mettant fin au spectacle public qu'offrait la guillotine : toutes les exécutions se feront désormais à l'abri des regards, derrière les hauts murs des prisons.

Marcel Chevalier était le dernier exécuteur des hautes œuvres. Il n'était pas du tout destiné à cette fonction puisqu'il va commencer sa vie professionnelle en tant qu'imprimeur typographe (il va même gagner le titre de Meilleur Ouvrier de France dans ce domaine). C'est par le biais de sa femme Marcelle Obrecht, parente de l'exécuteur en chef Jules-Henri Desfourneaux, qu'il va postuler à un emploi d'exécuteur-adjoint. Poste qui va lui passer sous le nez. André Obrecht, son oncle par alliance, devient en 1958, exécuteur en chef et va embaucher alors Marcel Chevalier en tant qu'assistant. C'est ainsi qu'en 1976, il obtint le poste d'"exécuteur en chef des arrêts criminels de la République française", pour un contrat de 3 ans renouvelable.
C'est lui qui procède à la dernière exécution capitale de France en 1977, Hamida Djandoubi.
La peine de mort est abolie sous le gouvernement Mitterrand en 1981 par Robert Badinter, alors Ministre de la Justice et Garde des Sceaux. L'abolition met alors fin définitivement à la fonction de bourreau.
Marcel Chevalier Robert Badinter
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J'espère que cet article vous a permis d'en découvrir un peu plus sur la condition de bourreau qui n'était pas forcément un métier de premier choix pour beaucoup d'entre eux.
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